Récemment, on m’a demandé pourquoi je ne suis pas emballé par les succès des Blue Jays, des Raptors ou pourquoi le TIFF ne m’intéresse pas. J’avoue regarder d’un œil sceptique mes concitoyens qui envient Toronto et célèbrent ses succès. On connaît le phénomène : dans la plupart des pays, les gens n’aiment pas la plus grosse ville. Les Français n’aiment pas Paris. Au Québec, plusieurs Québécois n’aiment pas Montréal. Les Canadiens n’aiment pas tous Toronto, mais en tant que francophone, il y a pour moi bien plus que cela. Et, bien sûr, la question sous-entendue a suivi : est-ce que je serais intolérant envers les pauvres Torontois ?
1. Le centre économique qui se croit centre naturel
Toronto est riche, puissante, influente. Mais cette puissance nourrit une conviction implicite : si quelque chose d’important doit se faire au Canada, ça doit se faire à Toronto. Montréal, elle, doit toujours se justifier : sa langue, sa culture, son histoire, son modèle de bilinguisme où le français est prédominant, et sa légitimité même. Toronto, non. Toronto est. Cette attitude se retrouve dans la finance, la politique, les médias et la culture. Partout, Toronto se voit comme arbitre plutôt que comme partenaire. Elle ne se présente jamais comme une ville parmi d’autres, mais comme la norme, le centre naturel, le point zéro du Canada. Ce n’est pas une arrogance bruyante. C’est pire : une supériorité tranquille, tellement intégrée qu’elle n’a même plus besoin d’être exprimée.
On l’a vu récemment dans la course pour accueillir une institution internationale stratégique, la Banque pour la défense. Toronto a bâti une bonne partie de son argumentaire sur l’idée qu’un milieu qui fonctionne totalement en anglais est plus prévisible et plus stable qu’un environnement où le français cohabite. Le message était clair, même s’il n’a jamais été dit ouvertement : la présence du français dans le processus de décision est vue comme indésirable. Toronto s’en vante presque subtilement, comme si son homogénéité linguistique était un signe de maturité. Pour elle, la diversité linguistique est un problème à éviter plutôt qu’un atout à assumer.
2. Quand Toronto refuse de soutenir le Québec — et que le Québec doit aller aux États‑Unis
Un épisode historique résume bien cette dynamique. Dans les années 60, lors de la grande nationalisation de l’électricité, les grandes banques torontoises ont refusé de financer le projet. Trop risqué. Trop interventionniste. Trop québécois. Résultat : le Québec a dû aller chercher son financement aux États‑Unis, principalement à New York. La question s’est pourtant réglée très rapidement chez elles, car elles n’avaient aucun problème à soutenir un projet structurant.
Ce refus devient encore plus révélateur quand on le compare au traitement réservé aux grands projets énergétiques ailleurs au pays. Les centrales nucléaires ontariennes (Pickering 1971–1986, Darlington 1981–1993), l’exploration pétrolière et gazière dans l’Ouest (1970–2010) soutenue par le fédéral, ou encore les mégaprojets hydroélectriques de Terre‑Neuve comme Churchill Falls (1967–1971) et plus récemment Muskrat Falls (2013–2021) ont tous reçu un soutien financier et politique massif. Plus récemment, la volonté du gouvernement de Mark Carney de financer de nouveaux pipelines illustre cette même logique : l’argent fédéral coule à flots pour les projets d’énergie fossile de l’Ouest. Pour Hydro-Québec ? Silence. Distance. Méfiance.
3. Quand même la poutine — et l’hymne national — deviennent “torontois”
L’épisode est presque comique : en 2021, les Blue Jays lancent une casquette “LOCAL” décorée d’une poutine. Pour Toronto, c’était naturel. Pour le Québec, c’était absurde. La poutine, symbole local de Toronto ? Depuis quand ? Ce n’est pas un cas isolé. Même l’hymne national, composé au Québec par Calixa Lavallée, est devenu avec les années unilingue anglais pour les équipes torontoises. C’est comme si les Franco-Ontariens n’existaient plus, ou que des fans québécois des Jays ou des Raptors n’existaient pas. Encore une fois, quelque chose né au Québec devient un symbole “canadien”, donc “torontois”, mais amputé de sa dimension francophone.
Cette invisibilisation touche aussi le sport. On se rappelle que lors d’une des dernières Coupes Grey gagnée par les Alouettes à Toronto, toute la publicité et l’affichage avaient été faits uniquement en anglais. Pourquoi ? Parce que les organisateurs étaient convaincus que Winnipeg serait en finale. On ne s’était même pas donné la peine de faire les changements. Montréal n’était pas dans leur imaginaire. Toronto ne voit pas Montréal comme un compétiteur légitime. Montréal doit rappeler son existence en gagnant.
4. Doug Ford, “Capitaine Canada”, et le réflexe de piger dans le Québec
Pendant que Québec négociait avec ses médecins, Doug Ford a flairé une opportunité : « Si le Québec ne vous paie pas assez, venez en Ontario. » Ce n’était pas une politique neutre. C’était une tentative directe de profiter d’un moment de tension pour siphonner des professionnels essentiels. Ce geste prend encore plus de sens quand on se rappelle que Doug Ford adore se présenter comme “Capitaine Canada”, le grand défenseur de l’unité nationale, notamment pendant la période d’indignation générale causée par les propos du président Donald Trump sur le Canada. Mais sa vision de l’unité est révélatrice : le Québec n’est pas vraiment important, c’est un endroit où l’on peut simplement se servir quand ça arrange.
Ce réflexe n’est pas propre à Toronto. Dans les années 80, le gouvernement McKenna au Nouveau‑Brunswick tentait déjà d’attirer les centres d’appel du Québec en jouant agressivement sur les incitatifs fiscaux. Il profitait aussi du fait que le Québec avait introduit la loi 101. La logique est souvent la même : le Québec est traité comme une nation étrangère sans reconnaître sa contribution positive à l’identité du Canada. On prend ce qui est utile ailleurs, sans considérer l’impact sur le Québec.
5. Les journaux torontois et une longue tradition de condescendance
Chaque fois que le Québec adopte une politique linguistique, culturelle ou identitaire, les grands journaux torontois réagissent avec la même posture : intolérant, fermé, identitaire, obsédé par la langue. Toronto se voit comme la ville la plus tolérante du pays, tout en tolérant très mal que le Québec soit différent. Ce n’est pas un débat d’idées. C’est un réflexe paternaliste : « Nous, à Toronto, savons ce qui est bon pour vous. »
Cette attitude s’enracine dans une longue tradition. Pendant des décennies, plusieurs figures politiques et intellectuelles ont décrit le Québec en des termes aujourd’hui considérés comme discriminatoires. John Robarts, premier ministre de l’Ontario, a qualifié le Québec de “problème national”. Bill Davis, son successeur, a affirmé que la province “dramatisait” la question linguistique. L’historien Michael Bliss a décrit une société “ethnique” ou “fermée sur elle-même”. Pierre Elliott Trudeau a parlé d’un “tribalisme dangereux”, propos amplifiés par les médias torontois. Le Toronto Star et le Globe and Mail, dans les années 80–90, ont peint une société “obsédée par la langue”. Ces discours n’étaient pas marginaux. Ils ont façonné la perception du Québec comme l’enfant difficile de la fédération, face à une Toronto rationnelle et moderne.
6. À Toronto, on respecte la diversité quand elle n’est pas française
Heureusement, on ne dit plus “speak white” (c’est génial comment on peut insulter un maximum de gens en deux simples mots) comme on le disait dans ma jeunesse aux francophones qui avaient le malheur de discuter entre eux en français. Mais un collègue de bureau qui visitait Toronto, il y a moins de 10 ans, s’est quand même fait refuser l’entrée d’un bar parce que sa carte d’identité était en français. Pourquoi ces groupes de musique venant de Toronto ou du Canada anglais ne sont-ils jamais capables, à quelques exceptions près, de dire un simple “bonjour” quand ils montent sur scène ? Pourtant, des groupes américains ou d’ailleurs tentent souvent leur petite phrase en français sans difficulté.
Et puis il y a ces remarques qui semblent anodines, mais qui en disent long. Dans les années 90, une connaissance récemment installée à Toronto, en visite à Montréal et pointant l’université McGill, m’a demandé très candidement : « Pourquoi tu n’as pas fait ton diplôme d’ingénieur ici ? » Elle laissait entendre qu’il fallait être mal pris pour étudier dans une université francophone quand on connaît l’anglais. J’avais pourtant étudié à l’École Polytechnique, qui était la plus grosse école d’ingénieurs au pays et l’une des mieux cotées. Ce sont de petites choses, mais mises ensemble, elles révèlent un mépris tranquille du fait français. On s’attend à le voir s’effacer, se faire discret, ou rester folklorique.
Conclusion
La ville de Toronto est intéressante du point de vue de l’urbanisme, du transport urbain (je suis jaloux de leur réseau de tramway), de l’architecture et de son positionnement géographique. Mais en tant que Québécois, il sera toujours difficile d’apprécier cette ville tant que ses élites perpétueront cette dynamique. Je n’aimerai jamais Toronto — pas par rivalité, ni par chauvinisme, mais parce que son rapport à elle‑même laisse peu de place aux autres. Parce qu’elle confond homogénéité et stabilité. Parce qu’au fond, elle perpétue une vision coloniale du Canada, où le centre anglophone décide, exploite et définit la norme, tandis que le Québec doit s’ajuster, se taire ou disparaître.
Références;
Toronto is ‘only city’ that can host new international defence bank: Ford
Hydro‐Quebec Sets $1 Billion Financing
Canada, Alberta to Unveil Deal that Paves Way for Oil Pipeline
Il y a une poutine sur cette casquette des Blue Jays de Toronto et c’est le chaos
Call 1-800-Doug-Ford’: Ontario, N.B. courting Quebec doctors unhappy with pay law


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